Il aura vécu plus de deux mois avec un cœur d’extraterrestre, totalement artificiel. Il est mort, dimanche soir, en réanimation à l’hôpital européen Georges-Pompidou (HEGP). L’homme n’a pas de nom, ni de visage. Après avoir reçu, le 18 décembre, ce bijou technologique conçu par le professeur Alain Carpentier et fabriqué par la société Carmat, il n’était jamais apparu en public. On ne sait rien de lui, si ce n’est qu’il avait 76 ans : «Un homme grand et costaud, […] avec beaucoup d’humour»,disait simplement de lui le PAlain Carpentier. Rien d’autre, si ce n’est une photo prise de loin. Cet homme au premier cœur artificiel restera donc un inconnu. Ni ses craintes, ni ses espoirs, ni les raisons qui l’ont conduit à accepter ce premier pas n’auront de mots. C’est bien dommage, à l’image de cette aventure chirurgicale, aussi formidable que pauvre en informations.

QUELLE EST LA CAUSE DU DÉCÈS ?

Le décès, a priori, aurait été plutôt soudain. Au Figaro, le professeur Daniel Duveau, cardiologue au CHU de Nantes, qui avait participé à l’opération, a lâché hier : «Ce décès est un peu inattendu, j’avais des nouvelles plutôt bonnes ce week-end.» Il y a dix jours, l’HEGP avait rendu public un communiqué plutôt satisfaisant sur l’état du patient : «L’évolution a pu paraître longue et difficile, mais elle a été, en bien des points, peu différente de celle d’un malade du même âge et de même gravité préopératoire.» Les médecins de Pompidou précisaient aussi que «le patient s’alimente et ne nécessite plus d’assistance respiratoire continue. Il se soumet volontiers aux exercices de rééducation physique qui lui permettent d’augmenter progressivement son périmètre de marche.» Quant au cœur artificiel, il fonctionne«de façon satisfaisante, sans aucun traitement anticoagulant depuis le 10 janvier 2014», précisait alors l’établissement. «Il est prématuré de tirer des conclusions», a juste réagi, hier, la société Carmat.

«Le cœur ? s’interroge le professeur Philippe Dartevelle, qui dirige l’hôpital Marie-Lannelongue au Plessis Robinson (Hauts-de-Seine). Je ne crois pas, ce cœur a été mille fois testé, il est très au point. Ce que l’on peut imaginer, c’est que pour un malade de 76 ans, rester deux mois en réanimation, c’est très difficile et très lourd de s’en sortir. A-t-il eu un caillot de sang, une thrombose ? On ne le sait pas.»L’hôpital a indiqué que «les causes de son décès ne pourront être connues qu’après l’analyse approfondie des nombreuses données médicales et techniques enregistrées.» Espérons qu’elles soient rendues publiques.

QUELLE VA ÊTRE LA SUITE SCIENTIFIQUE ?

Le Pr Philippe Dartevelle, qui avait été le premier en France à réussir des greffes cœur-poumon, se montre catégorique. «Ce n’est pas un échec. Quand on réalise des premières, il ne faut pas s’attendre à ce que tout marche du premier coup. Il y a toujours une part de risque. Regardez, alors que c’est une routine, dans les greffes cardiaques, il y a 20% d’échecs, et 30% dans les greffes cœur-poumons.» Et ce chirurgien très respecté d’ajouter : «Dans le protocole de Carmat, les choix des patients sont drastiques. Ce sont des patients très fragiles, des malades qui ne sont pas en état de recevoir une greffe de cœur classique, qui ne doivent plus non plus avoir eu d’ouverture sur le thorax.» Bref, des patients en bout de course.

Selon la société Carmat, le protocole d’essai clinique, mis au point avec l’Agence nationale de sécurité du médicament, ne va donc pas être modifié par ce décès. Est toujours prévue «l’implantation de quatre patients n’ayant pas d’alternative à l’implantation d’un cœur artificiel, puis le suivi clinique à trente jours après l’implantation». Pour l’heure, les trois centres susceptibles de faire ces interventions, - l’hôpital Pompidou, le CHU de Nantes et l’hôpital Marie-Lannelongue - sont en stand-by : ils n’ont pas de candidats susceptibles de recevoir la prothèse.

QUID DE L’AVENTURE INDUSTRIELLE ?

C’est toute l’originalité de cette histoire : certes, il s’agit d’une aventure chirurgicale, mais c’est surtout un défi industriel et financier. La construction et l’élaboration de la prothèse de haut vol ont entraîné la création d’une société, Carmat, cotée en bourse. Le prix du cœur tourne autour de 160 000 euros.

Alors que l’action Carmat avait gagné 40% de sa valeur au lendemain de la première greffe, hier, à la demande de la société, le titre a été suspendu de la cotation, et Carmat «ne prévoit pas de communiquer sur les résultats de l’étude tant que l’implantation et le suivi à trente jours des quatre patients prévus ne seront pas finalisés».

Aujourd’hui, la situation de cette entreprise reste à l’identique, et n’est pas fragilisée par ce décès. «Il faut que la société maintienne sa stratégie de financement pour le développement de ce cœur, note un analyste. En même temps, les fondateurs veulent que Carmat reste une société française, ou du moins européenne. L’inquiétude majeure est qu’elle soit rachetée par des capitaux américains.» Preuve qu’au-delà de ce décès, les perspectives d’avenir restent solides.

Eric FAVEREAU