Se connecter
Chargement ...

Comment le coeur artificiel s'est mis à battre : récit d'une épopée

Publié le
Lundi 23 Décembre 2013 à 16:15

Le premier coeur artificiel a été implanté chez l'homme mercredi 18 décembre à l'hôpital Georges-Pompidou, à Paris. L'aboutissement de 25 ans d'une aventure industrielle et scientifique.

Partager sur Facebook
460
Partager sur Twitter
47
Partager sur Google+
63
Partager sur Linkedin
47
Envoyer cet article à un amiRéagir
53

Le professeur Alain Carpentier, qui a mis au point la dernière génération du coeur artificiel avec l'entreprise française Carmat, en 2009.
(MEIGNEUX/SIPA)

Le professeur Alain Carpentier, qui a mis au point la dernière génération du coeur artificiel avec l'entreprise française Carmat, en 2009. (MEIGNEUX/SIPA)
SUR LE MÊME SUJET

Pour la première fois au monde, un coeur artificiel a été implanté mercredi 18 décembre chez l'homme. L'intervention a eu lieu à l'hôpital Georges-Pompidou à Paris, sur un patient souffrant d'insuffisance cardiaque terminale."Cette première implantation s'est déroulée de façon satisfaisante (...), a annoncé vendredi la société française Carmat, qui a conçu le coeur, mis au point par le chirurgien Alain Carpentier. Retour sur 25 ans d'une incroyable épopée industrielle et scientifique.

(Article publié dans "le Nouvel Observateur" du 30 mai 2013)

 
 

 

Zoé a été endormie au lever du soleil. Elle est allongée dans l'immense bloc opératoire de recherche de l'Hôpital européen Georges-Pompidou qui, au 6e étage, domine tout Paris. Derrière les baies vitrées, la tour Eiffel émerge des brumes matinales. Peu à peu se répand une douce odeur de chair grillée, mais Zoé, branchée sous circulation extracorporelle, continue de respirer paisiblement, tandis que s'affairent autour d'elle une quinzaine de blouses bleues, anesthésistes-réanimateurs, panseuses, ingénieurs, biologistes.

Les bouches sont muselées par les masques, les regards ultraconcentrés. Sous le Scialytique, depuis plus de quatre heures, deux chirurgiens font de la haute couture : "Dernière ligne droite, on va retirer le coeur", préviennent-ils. Un troisième opérateur alors les rejoint. Un petit monsieur sec aux yeux perçants qui, par sa seule présence, dissipe tous les murmures.

L'objet pourrait sortir d'un Apple Store

Le professeur Carpentier s'avance d'un pas d'empereur. Lui qui n'opère plus depuis quelques années a réenfilé son pyjama de bloc afin de mettre en place celui auquel il a consacré quarante ans de sa vie, l'engin susceptible d'éviter les transplantations et de redonner espoir aux malades en insuffisance cardiaque sévère : le cœur artificiel. Il le tient haut entre ses mains, comme un Graal. L'objet en plastique blanc, bijou de design et d'électronique, riche d'une centaine de pièces, pourrait sortir d'un Apple Store.

Il est le pari de cet homme suffisamment génial et mégalomane pour imaginer pouvoir non pas mimer grossièrement le coeur, comme l'ont fait ses confrères américains, mais le reproduire, au plus près de la nature. Copier ce muscle vital, à peine plus gros que deux poings serrés qui, chaque minute, se contracte plus de 70 fois en moyenne, en pulsant environ 6 litres de sang. C'était une folie pure. Alain Carpentier y a cru, et le voilà aujourd'hui prêt à fixer sur Zoé son cœur mécanique.

Il est clipsé sur une lunette métallique cousue sur les deux oreillettes, puis branché à l'aorte et à l'artère pulmonaire. "Surveillez bien la pression, mes enfants, demande le professeur. Et attendons avant de crier victoire." La circulation extracorporelle est progressivement interrompue, la tension stabilisée et, miracle : le coeur artificiel se met à battre, soutenant à lui seul la vie.

Une vingtaine d'essais réalisés sur des animaux

La nouvelle aurait aussitôt fait le tour du monde... si Zoé n'avait pas été un veau. Plus exactement une génisse. La patiente qui a mobilisé huit heures durant une bonne partie des meilleures équipes de chirurgie cardiaque de Pompidou est une charolaise âgée d'à peine trois mois. Le surlendemain de l'intervention, à l'animalerie où nous lui avons rendu visite, Zoé, raccordée à la console d'alimentation du nouveau coeur par un câble sorti de son abdomen, tenait déjà sur ses pattes, et mâchonnait de l'herbe. "Ses organes sont bien irrigués, disait le vétérinaire. Tout va pour le mieux."

Elle vivra ainsi dix jours, plus que Sophie, Aurore, Bernadette, ses consoeurs bovines, qui ont elles aussi permis aux chirurgiens de s'exercer à la pose du coeur artificiel. Certaines ont été sacrifiées pour les besoins de l'expérience, d'autres n'ont pas survécu à l'opération ou se sont réveillées mal en point. Depuis début 2012, une vingtaine d'essais ont été réalisés. Mais l'implantation chez l'homme était jusqu'à présent interdite. Pourtant, nombre de patients en insuffisance cardiaque sévère, qui ne peuvent être greffés - parce que les donneurs manquent ou que leur corps ne le supporterait pas -, accepteraient de jouer les cobayes. [Mardi 24 septembre, l'ANSM a finalement donné son feu vert, NDLR]

Principe de précaution

Selon Carpentier, l'espérance de vie de ces malades n'excède pas quelques semaines. Pourquoi les priver de ce maigre espoir, même si l'opération est risquée ? [Avant que l'ANSM ne donne son autorisation, le chirurgien s'impatientait] : 

Les essais sur les animaux ont atteint leur limite. L'anatomie d'un veau, chacun le comprendra, n'a rien à voir avec celle d'un homme. Ce coeur a été conçu pour l'homme et non pour un animal de 120 kilos qui en grandissant prend plus d'un kilo par jour, explique le professeur. Les autorités françaises font valoir le principe de précaution bien qu'il s'agisse de sauver des malades condamnés. Si elles refusent de nous entendre, eh bien nous irons ailleurs..."

La menace a été rapidement mise à exécution : mi-mai, quatre centres ont officiellement autorisé l'implantation du coeur artificiel : Bruxelles, Ljubljana, Riyad, et Zabrze, en Pologne. L'éminent chirurgien, ex-président de l'Académie des Sciences, s'apprête donc à tester sa bioprothèse dans des contrées lointaines, peu réputées pour leur excellence universitaire.

A 80 ans, on n'a plus l'âge de tergiverser ; le temps presse, les financiers trépignent, les concurrents poussent. Carpentier le regrette, car il aurait évidemment préféré que son cœur artificiel batte exclusivement pour la France, comme Lagardère et lui se l'étaient promis. Aujourd'hui, alors que l'Olympe semble proche, il pense souvent à "Jean-Luc". La vie l'a mis sur son chemin dans les années 1980. Le patron de Matra (futur EADS) a invité Carpentier à dîner chez lui pour le remercier d'avoir sauvé la vie d'un gros client émirati. "Celui-là représente deux Airbus", lui avait-il glissé avec son culot légendaire.

Ce soir-là, autour de la table, il y a du beau monde : le directeur des Renseignements généraux, des hommes d'affaires, quelques ministres. Festin de mondanités dans lequel l'austère Carpentier se sent un peu seul, jusqu'à ce qu'on l'interpelle : "Et vous, monsieur le professeur, que faites-vous ?" Il répond qu'il s'occupe de ses malades, de ses recherches, "et si tout va bien, je voudrais faire un coeur artificiel. Mais je cherche un industriel...". Les prototypes qui avaient électrisé les années 1980 sont alors au point mort. Les start-up américaines ont mis la clé sous la porte, Dassault, qui avait un moment tenté de développer son propre modèle, ne veut plus entendre parler de coeur artificiel.

"Plus difficile que d'envoyer un satellite en orbite"

"Cela fait tellement longtemps qu'on fantasme sur ce projet, cela semble plus difficile que d'envoyer un satellite en orbite, lance le patron de Matra. Mais ça m'intéresse, discutons-en." Carpentier sourit ; un an plus tôt, il a contacté le géant de l'aérospatiale, persuadé qu'un fabricant de missiles habitué à loger des technologies de pointe dans de petits espaces pourrait l'aider. Personne alors ne lui a répondu. Cette fois, Lagardère lui donne rendez-vous et le reçoit dans son bureau de la rue de Presbourg.

Entre le grand fauve d'industrie et le moine soldat de la chirurgie cardiaque, le courant passe. Lagardère est séduit par ce fils de polytechnicien, rigoriste et brillantissime diva de l'hôpital public, féru d'art et de musique classique, qui cultive aussi un incroyable esprit d'entreprise. A l'époque, Carpentier est déjà une star mondialement reconnue. Il a formé - et terrorisé - des générations de chirurgiens, déposé des dizaines de brevets. Ses valves constituées de péricarde (la membrane naturelle qui entoure le coeur) bovin, mises au point avec son épouse biologiste, ont révolutionné le marché des valves cardiaques. Faute d'avoir convaincu Rhône-Poulenc, il est allé vendre son invention en Californie, faisant, depuis 1968, la fortune des laboratoires Edwards - et la sienne. Lagardère écoute bouche bée le récit de ce flop hexagonal et promet à Carpentier que l'histoire ne se répétera pas. Ensemble ils produiront un coeur artificiel. Un coeur made in France.

"Les collaborateurs de Lagardère lui disaient : 'Tu es complètement fou', s'amuse le chirurgien. Mais Jean-Luc était un homme de défis. Il m'a vite fait confiance et demandé : 'De quoi as-tu besoin ?'" Une petite équipe de Matra Electronique est alors détachée, à Compiègne, dans le plus grand secret. Patrick Coulombier, qui a notamment travaillé sur le Rafale et la navette spatiale Hermès, est chargé de coordonner une demi-douzaine de génies en mécanique, hydraulique, électronique, informatique.

"C'était le bébé de Jean-Luc Lagardère"

"Ce projet, c'était le bébé de Jean-Luc Lagardère, se souvient l'un d'entre eux, Marc Grimmé, alors spécialisé dans la confection de missiles. Personne, et surtout pas les financiers, ne croyait en ce projet. Puis nous avons fait la connaissance d'Alain Carpentier : ce regard bleu acier, cette petite lumière d'humour toujours allumée... Il nous a montré les prototypes qu'il avait imaginés dès les années 1970. Et nous avons tous eu envie de mettre nos tripes sur la table pour le servir."

Le maestro n'a qu'une seule exigence, démente : reproduire un coeur humain. Ses concurrents ont imaginé des pompes à air comprimé, souvent encombrantes, délivrant invariablement le même volume de sang. Des solutions temporaires permettant de maintenir le patient en vie dans l'attente d'une greffe. Carpentier lui veut que son coeur puisse faire vivre un être humain, cinq ans au moins. Qu'il sache se faire oublier. Qu'il s'adapte aux besoins de l'organisme et délivre le bon débit de sang, si l'on monte un escalier un peu raide, ou si l'on tombe amoureux.

Les ingénieurs de Matra se forment à l'anatomie, fréquentent les blocs opératoires, découvrent, effarés, le nombre de piscines que l'on peut remplir avec un coeur humain pompant en moyenne 8.000 litres de sang par jour. Leur premier défi ? Miniaturiser l'engin, afin qu'il puisse loger dans la cage thoracique. En 1995, le prototype occupait 1.250 centimètres cubes et pesait 1.900 grammes, environ six fois plus qu'un cœur humain ; l'emploi de nouveaux matériaux permettra de l'alléger progressivement jusqu'à 900 grammes.

Pulser jusqu'à 9 litres de sang par minute

Il faut aussi mettre au point un système de régulation, pour que le coeur mécanique réponde aux nécessités du corps, et puisse, si besoin, pulser jusqu'à 9 litres de sang par minute. Des capteurs utilisés dans l'aéronautique vont mesurer la pression dans les artères et les ventricules. Encore faut-il que l'engin soit compatible avec le sang, ce fluide si fragile, toujours prompt à stagner ou à coaguler au contact d'éléments étrangers. Le péricarde bovin, qui a démontré ses bienfaits dans les valves de Carpentier, est utilisé pour tapisser les parties de la machine recevant du sang, afin de limiter les risques de thrombose.

Cela suffira-t-il à irriguer tout un corps humain ? Les histoires de coeur ne sont jamais simples ; celle-là a été une interminable prise de tête. Il en a fallu, toutes ces années, de l'inventivité, de la persévérance et de la foi ! Continuer à y croire quand les obstacles s'accumulaient. "Dans les moments de découragement, se souvient Marc Grimmé, on se disait qu'on n'avait plus qu'à faire appel à un sorcier vaudou..." Carpentier, lui, ne baissait jamais les bras : "Allez les enfants, disait-il, l'humanité attend la production." Lagardère aussi venait souvent regonfler le moral des troupes : "Vous verrez, bientôt, le premier patient avec un coeur artificiel embarquera sur l'A380 !"

Le patron n'aura jamais vu ni l'une ni l'autre de ses créations. A son décès, en mars 2003, beaucoup ont cru que le cœur artificiel mourrait avec lui. EADS n'avait aucun intérêt à conserver ce projet si éloigné de ses activités, qui dévorait les millions à fonds perdus. Son sort aurait probablement été scellé, sans la volonté de l'ancien vice-président international d'EADS, Jean-Claude Cadudal. C'est ce fidèle "Lagardère boy", sorti du giron de la maison mère, qui a poussé à la création, en 2008, de Carmat (contraction de "Carpentier" et de "Matra"), en détachant d'EADS l'équipe qui travaillait sur le cœur artificiel.

"On n'a jamais été aussi près. L'important est de réussir"

Apport de nouveaux financements, grâce au fonds Truffle et à d'importantes aides publiques, cotationde la société en Bourse, recrutement d'une trentaine de salariés, collaboration avec une centaine de sous-traitants dans le monde entier, la petite entreprise de Vélizy est devenue une industrie. Les investisseurs, qui ont déjà lâché plus de 100 millions d'euros, attendent désormais que le coeur batte. Régulièrement, comme pour les rassurer, le professeur, qui est aussi actionnaire, se fend d'une interview pour annoncer une implantation prochaine.

On n'a jamais été aussi près, assure-t-il. L'important est de réussir. Les essais chez l'animal nous ont permis de voir que la machine était fiable et la technique d'implantation, bien rodée. Le cœur Carmat sera bientôt testé sur un mourant à l'échéance de quelques mois. La décision n'est pas administrative, elle est d'ordre éthique et médical. Avec les spécialistes qui m'entourent, nous la revendiquons."

A l'annonce des quatre centres étrangers candidats aux essais, l'action Carmat a aussitôt bondi de 50%. Nombreux sont ceux qui parient sur la réussite du coeur de Carpentier. D'autres sont plus circonspects. "Après quarante ans d'espoirs et de déceptions, je ne crois guère au miracle, regrette Daniel Loisance, ancien chef du service de chirurgie cardiaque d'Henri-Mondor, qui a lui-même tenté, jadis, de mettre au point un prototype. C'est un sujet qui reste extrêmement difficile, personne n'a contrôlé les tests de fiabilité, et le problème de l'autonomie n'est pas résolu."

Pour l'instant, le coeur mécanique est branché, par un câble sorti de l'abdomen, à un compresseur qui l'alimente en énergie et gère les données informatiques. Celui-ci pourrait être contenu dans un sac à dos ou une console portable, et Carmat promet, à l'avenir, des branchements plus discrets, peut-être grâce à des piles à induction connectées à la ceinture, mais rien n'est encore fait.

Qui aura le droit de le porter ?

Bien d'autres problèmes restent en suspens, à commencer par le poids de la bioprothèse. Réduite à 900 grammes (alors qu'un coeur normal pèse environ 300 grammes, et jusqu'à 450 ou 500 s'il est malade), elle ne pourra être implantée que sur des patients d'une certaine corpulence, au moins dans un premier temps. A l'hôpital privé Marie-Lannelongue, qui a investi dans Carmat, le professeur Philippe Dartevelle travaille déjà sur l'extension des cages thoraciques. Jusqu'où ira-t-on ? Proposera-t-on, à l'avenir, un coeur artificiel à des malades âgés que l'on aurait autrefois laissé mourir ? Qui aura le droit de le porter ?

Seuls les plus fortunés, à moins que la Sécurité sociale ne décide de le rembourser. Les dirigeants de Carmat font valoir que leur machine sera commercialisée autour de 160.000 euros, soit le prix d'une greffe et de ses suites opératoires. Tous ces débats inévitablement surgiront, l'épreuve de vérité approche.

Désignés par Alain Carpentier pour poser son coeur, les professeurs Latrémouille, de Georges-Pompidou, et Duveau, du CHU de Nantes, visitent actuellement les centres étrangers. Ils font connaissance des équipes sur place, et sélectionnent les meilleurs candidats. Dans quelques semaines, on apprendra qu'un patient slovène ou saoudien a été implanté, avant que d'autres ne suivent. Forcément, il y aura de la casse. Et des avancées. La science emprunte rarement des chemins balisés.

(Article publié dans "le Nouvel Observateur" du 30 mai 2013)

Sur le web: Coeur artificiel: 10.000 patients pourraient en bénéficier - 21/12
Commentaires
Ajouter un commentaire

Articles Suggérés
Dernières notifications du site
il y a 3 heures
a rejoint le réseau Hôpital Villiers Saint Denis
 
il y a 3 heures
vient de créer un nouveau réseau Hôpital Villiers Saint Denis
 
il y a 4 heures
a créé un nouveau document
 
il y a 4 heures
a créé un nouveau document
 
il y a 4 heures
a créé un nouveau document
 
il y a 4 heures
a créé un nouveau document
 
il y a 22 heures
a mis à jour un document
 
il y a 22 heures
a créé un nouveau document
 
a rejoint le réseau Secrétaire Médicale
 
a créé un nouveau document
 
a créé un nouveau document
 
a créé un nouveau document
 
vient de créer un nouveau réseau Recherche poste de secrétaire médicale
 
a créé un nouveau document
 
a créé un nouveau document
 
a créé un nouveau document
 
a créé un nouveau document
 
a créé un nouveau document
 
a créé un nouveau document
 
a créé un nouveau document
 
a créé un nouveau document
 
il y a 2 jours
a créé un nouveau document
 
il y a 2 jours
a créé un nouveau document
 
  • 1/1
Fédération Hospitalière de France
Fédération des Etablissements Hospitaliers & d'Aide à la Personne
resah idf
UniHA
What's Up Doc, partenaire de Réseau Pro Santé
Vidal.fr - La base de données en ligne des prescripteurs libéraux