Pour la première fois, hier dans le Journal du dimanche, sont apparus le visage et le nom du premier greffé d’un cœur artificiel, qui aura vécu soixante-quatorze jours avec cette prothèse, unique au monde. Il s’appelait Claude Dany, était un ancien ouvrier normand, et il avait 76 ans. Sa femme et ses deux enfants ont témoigné, donnant des éléments précis sur ce qu’il s’est passé après l’opération. Jusqu’à présent, Carmat, qui fabrique ce cœur artificiel conçu par le professeur Alain Carpentier, comme l’équipe de chirurgie cardiaque de l’hôpital européen Georges-Pompidou qui l’a transplanté s’étaient montrés très avares d’information, se retranchant derrière des secrets industriels.

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«Dégringolade». Première indication, et elle est de taille, car en contradiction avec les informations données jusqu’à présent pour expliquer le décès du greffé : certes le patient n’allait pas très bien, mais c’est le cœur artificiel qui s’est arrêté, d’un coup, de battre :«Il y a eu un court-circuit, cela a entraîné un arrêt cardiaque identique à celui que peut présenter un cœur naturel pathologique», a précisé, hier dans le JDD, le professeur Carpentier. «Nous cherchons à comprendre d’où vient ce problème électronique et pourquoi.»

Le professeur Carpentier a beau ajouter que «l’essai est un succès», au minimum, des interrogations demeurent sur la fiabilité électronique de ce cœur.

Deuxième volet : les suites opératoires n’ont pas été simples, et la survie du greffé n’a pas été légère. «Le soir même de l’opération, il a dû repasser au bloc pour une hémorragie», raconte sa fille. «Du 18 décembre, date de l’intervention, au 10 janvier, c’était incroyable, il a dû être rouvert le 22 décembre, mais il récupérait de façon inespérée.» Son fils, Eric, ajoutant : «Cette petite machine est un bijou, elle fait d’ailleurs un bruit étonnant, comme un petit chien.» Pour autant, jamais la fonction rénale du greffé n’a repris. «Il a fait un malaise le 10 janvier, et ils ont dû faire une quatrième intervention dans la nuit.» Après ? «Cela a été une dégringolade, raconte sa femme, il n’est jamais sorti de réanimation.»

Son fils, Eric : «Il a eu une infection du poumon et, malgré les antibiotiques, il n’a pas su s’en défaire. Les médecins l’ont intubé, extubé, reintubé. Ils ont fini par faire une trachéotomie le 24 février, et l’ont mis sous respirateur artificiel. Il a aussi eu des ulcères de l’estomac. Enfin, il a fait une septicémie puis une infection dans l’intestin. Je n’avais pas pensé qu’il souffrirait autant.» Pendant ce temps-là, les communiqués officiels faisaient état d’un suivi postopératoire tout à fait satisfaisant. Claude Dany est mort le 2 mars. Deux semaines plus tard, nul ne remet en cause son choix. Quand on lui a proposé cette opération, il n’a pas hésité. «En famille, nous n’étions pas tous d’accord», reconnaît son fils. «L’enjeu financier du projet me faisait peur, avoue sa fille, mais il y tenait, il avait un caractère bien trempé.» Son fils, encore : «Cet essai, c’était la chance de sa vie. Soit il décédait quelques semaines plus tard, soit il tentait le coup…Quand l’équipe de Carmat lui a dit qu’à terme il pourrait marcher en portant la batterie de son cœur à la ceinture, il s’est vu avec son petit sac à dos partir à la chasse. En réalité, ces batteries portatives n’existent pas encore.»

«Chagrin». Depuis son décès, la société Carmat, toujours aussi silencieuse, affirme juste que «trois autres implantations sont prévues, avant la fin de l’année».«Malgré notre chagrin, on n’en veut à personne, ce cœur on y a cru, il faut que la recherche continue», conclut sa fille, qui ajoute : «Ce pionnier, ce héros jusque-là anonyme, a un nom, il s’appelait Claude Dany.»

Eric FAVEREAU