On dirait qu’il est inanimé. Sans le moindre mouvement, enveloppé dans un linceul. Sa température a été baissée de trois degrés. Sa peau a un reflet bleu. Il vient tout juste de naître. Pendant trois jours il reste ainsi, immobile, emmitouflé, puis doucement à l’issue de ce délai, on le laisse reprendre sa juste température.

«C’est presque un miracle», lâche le professeur Thierry Billette, neuropédiatre à l’hôpital Armand-Trousseau à Paris qui ajoute : «D’habitude, ce n’est pas mon vocabulaire, mais c’est magique. Evidemment, ce traitement par le froid ne marche pas pour tous les nouveau-nés, mais avant, il n’y avait rien. Et pour ceux que je vois désormais, ils sont dans un état souvent parfait, sans la moindre séquelle.»

Lésions. Depuis quelques années, c’est devenu la règle. Et l’heure des bilans. A l’hôpital Armand-Trousseau, notamment, sont mis en place ces lits de réanimation néonatale, très particuliers. Ils accueillent des enfants qui viennent de naître après un accouchement qui s’est très mal passé et ayant provoqué une anoxie cérébrale, c’est-à-dire que pendant un certain temps, le cerveau n’a pas été irrigué. Le nouveau-né présente alors un risque élevé de lésions cérébrales irréversibles.

«Jusqu’à récemment, on ne pouvait rien faire, explique la Dr Isabelle Guellec, médecin réanimatrice à Trousseau. C’est vrai que cette technique de l’hypothermie a profondément modifié les pronostics mais, restons mesurés, ce n’est pas toujours le cas.»

Comment l’idée de recourir à cette technique a-t-elle germé ? Schématiquement, quand il y a une asphyxie cérébrale, on a pu noter que les neurones ne mouraient pas immédiatement. Et que le froid paraissait interrompre la chaîne de la dégradation cellulaire. De quoi pousser des chercheurs à tenter l’hypothermie dans des situations graves : lors des accouchements qui se déroulent mal, ou quand il y a une rupture utérine et que le bébé se noie dans l’abdomen, ou enfin lorsque le nouveau-né s’étouffe avec le cordon. «Dans ces situations cliniques, l’hypothermie a apporté une réponse inédite. Permettant non seulement de sauver, mais de guérir complètement un enfant sur deux, en moyenne», lâche le professeur Billette.

«Le protocole mis en place est très strict, détaille la Dr Isabelle Guellec. Il faut mettre le nouveau-né en hypothermie dans les six heures suivant la naissance, autour de 33,5°. Et cela pendant 72 heures. Ils sont sédatés, analgisés, avec une absence totale de stimulation.» D’où ce corps immobile, comme figé. Puis, peu à peu, on les réveille.

Imprévisibles. «C’était très inquiétant», se souvient une jeune mère qui a vécu cette situation-là. «A la naissance, je n’ai pas pu voir ma fille. Je l’ai découverte, ensuite, dans cet état, pour la première fois. Et je n’ai pu la prendre dans les bras qu’au cinquième jour.» Elle se souvient qu’elle n’a pas entendu, non plus, sa voix, avant qu’elle ait 15 jours… «Mais on était un peu rassurés de voir notre fille comme cela, comme dans un coma.» Elle note, néanmoins : «Je me sentais dans un état particulier, comme si j’étais étrangère à ce qui se passait. Je regardais sans comprendre.»

«Ces 72 heures sont un moment très dur, témoigne la psychologue du service, cela intervient comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu pour eux.» Car ces accidents de naissance sont souvent imprévisibles. «On parle alors de tout aux parents, du risque de lésion, de mort aussi : 20% décèdent», raconte la Dr Guellec.«Ces trois jours ? On est partis pour une attente infernale, ce sont des moments insupportables», poursuit la psychologue.

«Il y a des mécanismes adaptatifs», note la réanimatrice. «Et puis à l’issue des 3 jours, c’est très particulier : on voit comment le bébé se réveille, comment il réagit ou pas, cela nous donne des indications avant qu’il n’y ait des confirmations avec l’IRM du cerveau qui intervient entre le cinquième et le dixième jour.»«A l’issue des trois jours, raconte pour sa part la jeune mère, il a encore fallu attendre. C’est au septième jour que l’on a eu deux indicateurs très positifs, et puis au quatorzième, l’IRM a montré que tout allait bien.»

Aujourd’hui, sa fille a six mois. Tout va bien, aucune séquelle. Rien. Et désormais, ce type de traitement est presque partout systématisé. «Les Samu sont au courant, et parfois ils commencent même l’hypothermie, dans l’ambulance», conclut la réanimatrice.

Eric FAVEREAU