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Amélie, médecin urgentiste : « Je peux dormir sur commande »

Publié le
Vendredi 15 Novembre 2013 à 09:30

A 30 ans, Amélie traîne « une sorte de fatigue chronique » mais a toujours « un éclair » au moment de prendre en charge un patient.


Les urgences de l’hôpital Lariboisière à Paris, en janvier 2013 (COUTIER BRUNO/SIPA)

Amélie (le prénom a été changé), 30 ans, est médecin urgentiste dans le Nord depuis un an. Si elle estime avoir encore beaucoup de choses à apprendre, il lui arrive de donner des conseils aux étudiants qui commencent à peine à prendre des gardes (de 24 heures) :

« Je leur dis de manger même s’ils n’ont pas faim et d’aller aux toilettes même s’ils n’ont pas envie. Car peut-être qu’ils ne pourront pas prendre de pause avant un moment. »

« Il est nécessaire de s’imposer d’avoir une vie à côté »

Son métier, qu’elle exerce aux urgences et au Samu – qui dépendent tous les deux de l’hôpital – lui plaît. Elle aime poser des plâtres, faire des points de suture et voir tous les jours plein de cas différents. Alors, elle s’accommode du travail de nuit, du manque de personnel et des sucreries qui remplacent parfois les repas. Si elle relativise beaucoup, elle n’enjolive pas non plus :

« Il y a beaucoup de stress, parce que tout va très vite. Pour tenir le coup, il est nécessaire de s’imposer d’avoir une vie à côté. On peut facilement avoir la tête constamment au boulot. »

Elle fait un peu de danse, de marche et de travaux manuels, comme la couture. Se force à sortir, même quand elle est tentée de rester flemmarder chez elle après une garde.

Elle a sa vie de couple aussi, avec son conjoint. Parisienne, elle l’a suivi dans le Nord-Pas-de-Calais :

« Quand je suis en service la nuit, il en profite pour voir ses amis. Disons que c’est une bonne technique pour lutter contre la routine. »

« Il faut être à l’écoute, mais garder la bonne distance »

Elle dit qu’elle traîne « une sorte de fatigue chronique » – qui la rend un peu « râleuse » dans la vie de tous les jours – à force de bricoler avec le sommeil, mais qu’elle a fini par s’y faire :

« Je peux dormir quand je veux et n’importe où, sur commande. C’est venu avec le temps. Le déclic a eu lieu dans un camion du Samu il y a quelques années. Malgré le bruit du gyrophare, j’avais réussi à m’assoupir. »

Amélie s’épanche peu sur ses patients. Reste vague, parce qu’elle en voit passer un nombre incalculable toute l’année :

« Il faut être à l’écoute, mais garder la bonne distance, en l’occurrence ne pas faire ami-ami. [...]. Ils n’attendent pas qu’on se mette à leur place, mais plutôt que l’on fasse en sorte qu’ils rentrent le plus vite chez eux en bonne santé. »

« Le lendemain, je suis déjà passée à autre chose »

Elle évoque quand même ceux qui pètent un câble, insatisfaits de leur prise en charge – « La sécurité s’occupe de mettre dehors les plus véhéments ». Ceux qu’elle recroise par hasard, un jour, et qui lui disent « merci » parce qu’elle leur a sauvé la vie.

Et ceux dont elle se souvient, comme ce gamin percuté par un train, ou auxquels elle repense, parfois, comme ce motard victime d’un grave accident de la route qu’elle a secouru avec le Samu :

« Il avait une plaie très, très profonde à la jambe. Quelques heures plus tard, je suis sortie avec des amis, mais j’avais encore la tête à cette blessure. Disons que c’est assez rare et ça ne dure qu’un petit moment. En général, le lendemain, je suis déjà passée à autre chose. »

Questions/réponses

  • Quel est votre contrat ?

J’ai une sorte de CDD de deux ans – que j’ai décroché après la fin de mon internat – à l’issue duquel je devrai passer un concours pour devenir titulaire de la fonction publique hospitalière (qui correspond à un CDI).

  • Quel est votre salaire ?

Mon salaire de base est de 2 400 euros, mais je fais entre quatre et huit gardes (nuits et/ou week-ends) par mois. Celles-ci étant majorées, ma rémunération augmente.

Si l’on ajoute les heures supplémentaires – qui varient d’un mois à l’autre et que l’on peut aussi choisir de mettre sur un compte-épargne temps (pour avoir des congés en plus) –, ma rémunération oscille entre 3 500 et 4 000 euros par mois.

  • Quels sont vos horaires ?

Théoriquement, je dois faire 48 heures par semaine, qui se répartissent entre les urgences de l’hôpital et le Samu. En fait, en deux gardes, ça peut le faire.

Mais c’est très variable, puisque ça peut aller de 35 à 90 heures en fonction des modifications de plannings (à cause des absences notamment) et donc, des heures supplémentaires.

Je ne travaille pas toujours de nuit. J’ai aussi des journées très normales, qui se finissent à 18-19 heures. Je bénéficie aussi de cinq semaines de congés et de 20 jours de RTT.

Quand je sors d’une nuit de boulot, je reste en général une heure en plus avec mes collègues. On discute, décompresse, on prend un petit déjeuner. Ça permet de ne pas aller se coucher tout de suite. Pour l’équilibre, je trouve qu’il est important de ne pas dormir immédiatement après avoir terminé. C’est comme rentrer du bureau et aller directement au lit, sans rien faire entre les deux. C’est étrange, non ?

  • A quel moment vous débarrassez-vous de votre tenue de travail ?

J’en ai deux. Aux urgences, je mets une espèce de pyjama, une blouse et des sabots en plastique. Quand je suis au Samu, j’enfile un pantalon en toile épaisse, un polo – quand il fait froid j’ai plein de T-shirts en dessous –, un manteau jaune fluo et des grosses chaussures style randonnée.

Il n’y a pas vraiment de règle, mais en général, dès que je quitte mon lieu de travail, je les enlève.

  • Quel rôle estimez-vous jouer dans l’hôpital ?

Je suis juste l’une des pièces d’un puzzle. C’est une sorte de boucle sans fin, de machine qui avance, avec ou sans moi. Il y a toujours du monde aux urgences. Parfois, après plusieurs heures de boulot non-stop, je me force à prendre une pause. Je me dis que de toute manière, quoi que je fasse, le bazar ne s’arrêtera pas.

  • Votre travail vous demande-t-il un effort physique ?

Les douleurs d’Amélie

Quand je suis aux urgences de l’hôpital, il m’arrive de rester quatre ou cinq heures sans pouvoir m’asseoir. De courir, quand c’est nécessaire. De ne pas prendre de pause. Du coup, j’ai un peu mal aux jambes.

Je peux aussi être amenée à soulever un patient lourd ou pousser des brancards (ce qui est rare). Du coup, quelques heures après, je peux ressentir des petites douleurs aux bras ou au dos, mais ça reste très ponctuel et ça s’estompe assez vite.

Quand j’interviens avec le Samu, je dois parfois monter plusieurs étages ou parcourir plusieurs centaines de mètres – en cas d’accident par exemple – avec du matériel très lourd. Les jambes, les bras, les épaules travaillent, même si mes collègues plus forts me donnent systématiquement un coup de main.

Les conditions climatiques peuvent aussi poser problème quand je suis à l’extérieur. Par exemple, en hiver, j’arrive à bien me couvrir, mais j’ai souvent froid aux mains (impossible de porter des gants pour soigner) et aux pieds, quand par exemple, de l’eau entre dans mes chaussures.

Enfin, sur des lieux d’incendie ou dans des maisons pas très propres, je me force à respirer par la bouche, mais certaines odeurs désagréables restent un peu dans le nez (heureusement pas très longtemps).

A vrai dire, pour l’instant je tiens plutôt bien le coup.

  • Votre travail vous demande-t-il un effort mental ?

Même si avec l’expérience, on apprend à encaisser, ça reste difficile d’être confrontée à des patients ou des familles désagréables, dont certains hurlent et menacent de vous faire un procès. On y pense, forcément, et cela s’ajoute au stress inhérent à notre profession.

Il y a aussi des moments de doute, où l’on se demande si l’on a pris les bonnes décisions. Il faut pouvoir se remettre en question, mais aussi reconnaître son erreur lorsqu’il y en a une, ce qui n’est pas évident pour tout le monde.

Sinon, avec le Samu, j’ai tendance à toujours me préparer au pire et imaginer des scénarios catastrophes chaque fois que l’on fait appel à nous. Dans le camion, je potasse mes notes – posologie, protocoles... – pour ne penser qu’à la personne à secourir une fois sur place.

Je dirais qu’avec le temps, il y a des choses que l’on développe naturellement, comme pouvoir se concentrer quel que soit le contexte. Quand bien même je suis très fatiguée, j’ai toujours « un éclair » au moment où je dois prendre en charge un patient. J’arrive à faire abstraction de tout et dépasser mes limites.

Il y a quelques années, je tenais quotidiennement un journal. J’y notais tout, peut-être parce que j’avais besoin d’évacuer certaines choses. Maintenant, c’est terminé.

  • Votre travail laisse-t-il des traces sur votre corps ou dans votre tête ?

Il y a beaucoup de bruit dans le milieu dans lequel j’évolue (patients, gyrophares...). De la fatigue aussi, ce qui explique les migraines qui se manifestent environ une fois par mois.

J’ai aussi découvert que mon comportement était différent à la maison. Si, pour des questions très pragmatiques, je suis assez directive au travail – il faut agir vite –, je sais garder mon calme et prendre sur moi. A la maison en revanche, j’ai tendance à m’énerver plus facilement. Ma voix change aussi quand je m’adresse aux patients. Elle est moins grave. Je ne l’avais pas remarqué, ce sont des collègues qui m’ont fait cette réflexion.

Autre « trace », j’ai du mal à visiter les gens hospitalisés, même quand ce sont des proches et que c’est pour un heureux événement. Ça, je ne sais pas trop d’où ça vient.

  • Avez-vous l’impression de bien faire votre travail ?

J’estime faire du mieux que je peux. J’ai la chance d’avoir des collègues – la plupart sont très jeunes – avec lesquels j’échange énormément. En cas de doute concernant un patient, on en discute et on s’entraide. Cette sensation d’avoir une équipe sur laquelle compter est très agréable.

  • Si vous deviez mettre une note à votre bien-être au travail dans votre entreprise, sur 20, quelle serait-elle ?

15/20. On pourrait améliorer plein de choses. Avoir plus de personnel, plus de places aux patients, plus de solutions à offrir quand nous sommes confrontés à des problèmes sociaux assez graves – que nous devons aussi gérer –, notamment ceux qui touchent les personnes âgées isolées.

Mais pour le moment, c’est à peu près pareil partout. Surtout, ce que je fais me passionne.

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